Première nuit et premier ski en Antarctique
Nuit aux Melchior Islands
Le mouillage est magnifique et parfaitement protégé, on a passé une nuit d’un calme olympien. Au matin, si je puis dire parce qu’il n’y a pas vraiment de nuit maintenant, le temps est un peu gris mais la lumière reste très belle. Le glacier aux textures très graphiques nous surplombe toujours, rien n’est tombé pendant la nuit heureusement. Quelques phoques de Weddell se prélassent sur une langue de neige à quelques mètres ainsi que quelques manchots papous, les plus communs par ici.
Le temps de défaire toutes les amares, on repart pour la prochaine étape un peu avant midi. En chemin, on commence à croiser plus de glace, il faut slalomer un peu, et nombre de baleines. L’une d’entre elles, un peu joueuse, vient même se calinfrotter au bateau et nous souffler dessus alors que nous nous penchions pour mieux la voir. Je peux dire que la baleine fait un vrai son de baleine, genre éléphant mais dans leau, quand elle souffle et qu’elle a une haleine pour le moins contestable… Avec Elodie, on a bien sursauté quand elle est sortie sous notre nez, mais quel spectacle !
On a quelques heures de route avant le prochain mouillage qui sera le camp de base pour notre premier ski.
Port Lockroy
Arrivée à Port Lockroy, où il y a la première base britannique installée dans les années 40 en Antarctique. On peut visiter, la base d’origine ayant été restaurée et le lieu étant tenu par quelques bénévoles qui restent sur place pendant 5 mois sans pouvoir s’éloigner ni en ski ni en bateau, au milieu des crottes de manchots. Je ne les envie pas… Mais ils nous font gentiment visiter ce musée et on peut même poster une carte, avec timbre et tampon de l’Antarctique, et qui arrivera sans doute bien plus tard que moi à la maison mais bon. Emma, une des bénévoles qui nous a fait visiter nous a raconté que son père était de la première expédition, c’est avec beaucoup d’émotions qu’elle avait débarqué sur ses traces quelques mois plus tôt.
Yvan nous a fait un exposé sur la sécurité pour le ski du lendemain. Il a émaillé ça d’anecdotes truculentes dont il a été témoin où des gens mouraient au fond de crevasses ou sous des avalanches, ou bien rampaient la jambe cassée pendant 3 jours avant d’être secourus plus morts que vivants. Quel bout en train ! On a bien rigolé. Il a bien ri aussi quand je lui ai dit que je n’avais jamais fait de ski de randonnée.
Ce matin on a embarqué tout le matériel dans les zodiacs pour faire notre première pente. La météo n’est pas folle mais ça passe. On a pris beaucoup de temps à se caler mais on a fait notre montée et notre descente dans le vent et sous un ciel un peu gris même s’il allait en s’améliorant.
On est rentré prudemment pour ne pas énerver le léopard de mer qui rode autour du bateau et qui pourrait croquer le pneumatique. Le sérac du fond de mouillage craquait régulièrement depuis notre arrivée et on a été témoin d’un très gros morceau de glace qui est tombé dans la mer à 50m du bateau. Impressionnant ! On a skié au-dessus très peu de temps avant, assez loin heureusement, mais quand même, c’est un bon rappel que les risques sont bien là.
On a mangé à midi comme si ça ne nous était pas arrivé depuis des jours. La mer ça creuse, la montagne ça creuse, la cuisine est délicieuse, on va tous rentrer obèses à ce rythme. Cet après-midi, on se déplace sur un autre mouillage pour demain matin attaquer une très belle piste. C’est très cool. Et maintenant que j’ai eu ma première expérience de ski de rando, je vais en profiter encore plus.
J’ai terminé mon premier livre, le sixième tome de la saga red rising, je croyais que c’était le dernier mais non, il y en aura un autre. Peut-être pas encore fini d’écrire ou pas encore publié. C’est contrariant. J’ai commencé le deuxième, Ulysse de James Joyce. Monument de la littérature irlandaise. Je l’ai déjà lu plusieurs fois, mais c’est le livre que j’emmènerais sur une île déserte si je ne devais en emmener qu’un, ça m’a paru adapté pour un voyage en bateau. C’est toujours aussi merveilleux et aussi obscur, voir carrément cryptique parfois en même temps. Mais quelle écriture !
Ski et passage Lemaire
On a mouillé à Access Point pour le ski suivant.
Après une nuit doucement bercée par un léger roulis, on se réveille un peu plus tôt pour aller skier. Tenue complète, combinaison, baudrier, sac, gilet pour le zodiac, sac à dos avec tout le matériel, les peaux, les couteaux, les crampons. Le capitaine embarque quelques volontaires pour reconnaître le lieu de débarquement, une petite plage pas très loin. On les voit y aller puis chercher plus loin, faire le tour du bateau pour aller ailleurs, et enfin revenir. Impossible de débarquer, trop de ressac, quelqu’un va finir les pieds dans l’eau. Pas de ski, et c’est bien dommage parce que les conditions étaient parfaites…
On repart donc en navigation pour le passage de Lemaire, lieu mythique de la péninsule, et un autre mouillage avec des spots de ski. Le passage est absolument fabuleux. Encombré de glaces, on doit y zig et zaguer à vitesse réduite. Il y a des passages assez serrés avec de très gros morceaux qui bouchent presque tout. En particulier sur la fin du passage qui est particulièrement encombrée. On débouche sur une mer de glaçons avec à tribord le cimetière des icebergs, une cacophonie de glaces chaotiques qu’il va nous falloir contourner pour aller au mouillage. À l’heure où j’écris ces lignes, on n’est pas encore sûr d’y arriver si le passage n’est pas ouvert.
Je reprends, André est monté au nid de pie, il faut toujours emmener un montagnard sur un bateau, et il a dit que ça pouvait passer. On a fait un graaaaand détour, demi-tour dans un cul de sac, et encore un plus graaaand détour, puis revenir dans la bonne direction pour finalement arriver à destination, à Plaineau, une petite baie bien protégée.
Le hic, c’est qu’il y a de la banquise juste là où Olivier voulait mettre le bateau. Il a essayé de taper dedans pour voir si elle nous laissait le passage mais non, elle est trop épaisse, on s’est planté de quelques centimètres seulement, et sans déranger la dizaine de phoques qui roupillent au soleil. Plan B, il va mettre le bateau un peu à côté avec des aussières partout pour bien l’immobiliser, on attend un peu de vent pour cette nuit. On cherche maintenant des points d’ancrage dans les rochers un peu lisses pour ces amares. Heureusement, on a André, le montagnard, spécialiste des nœuds dans les cailloux, pour nous assurer.
On a passé une nouvelle nuitouilfaitjour assez tranquille, le vent a soufflé à un moment, c’était attendu, un peu tard ceci dit. Au matin, tôt de nouveau, comme hier, on se retrouve pour petit déjeuner. Le vent souffle toujours, assez fort, c’est contrariant. Le bateau se frotti frotta sur la banquise, ça fait des craquements un peu lugubres de temps en temps. Les phoques sont partis. On ne va pas skier tout de suite, il faut une stratégie.
La stratégie est trouvée ! On va partir avec les chaussures de ski, j’ai proposé ski au pied sur la banquise mais ça n’a pas été retenu, déposé sur une île à côté, on traverse l’île avec les skis, on reprend le zodiac pour traverser un bras, et on arrive sur le lieu de ski. Ça paraît compliqué mais ça a beaucoup de sens ! On est monté sur une belle colline avec une vue un peu bouchée mais incroyable, le bateau, la mer, les icebergs, les îlets tout autour, le passage Lemaire maintenant assez bien dégagé avec le vent, et le vent, le vent, surtout sur le haut, froid et fort. On est redescendu comme des papis sur la neige très verglacée, André et Yvan ont bien insisté, ne faites pas les fous. Que du plaisir. Avec le soleil d’hier et le vent d’aujourd’hui je ressemble à une tomate, il va falloir que je pense à mettre de la crème.
On reste au mouillage à caliner la banquise jusqu’à demain, trop de vent pour repartir. Il recommence à forcir, on a bien fait d’y aller ce matin. Comme c’est dégagé, on pourra peut-être faire un arrêt au mont Scott qui est de toute beauté d’après Yvan, mais on ne peut pas mouiller à cet endroit, le bateau devra nous attendre. On verra ça demain.